- LES PETITES HISTOIRES DE GUIDES.-

 

           

Je vous écris ici une histoire que mon papa a écrit dans le livre hebdomadaire des guides.

 Jérémie Cornet d'Elzius de Peissant.

TENACITY VIII 

 

Etant donnée le nombre impressionnant d'articles écrits en cette épopée, tous aussi tendancieux, j'écrirai ici l'aventure que j'ai vécue personnellement durant ces quatre jours en compagnie de mon groupe.

Louette-Saint-Denis, petit village du Guideland, fut notre point de départ et une école du patelin servait de cache d'escadron.

Dès notre arrivée vers 15h, je pars en reconnaissance avec deux sous-officiers afin d'établir des contacts avec la population. Contacts qui sont des plus chaleureux puisque partout on veut nous faire goûter les boissons indigènes et cela jusqu'aux premières heures du lendemain. Vers 2h du matin, nous regagnons la cache ou', fort de tout ce que j'avais appris et avalé, j'éveille deux miliciens pour partir avec armes et bagages : en route pour Libin. Là, nous devions, en pleins centre du P.C. Eni, faire un prisonnier de marque. Nous partons donc sur la route frontière Bouillon-Beauraing. Après avoir consulté ma carte, je décide d'aller en stop jusqu'à Beauraing d'où nous partirons à pied jusqu'à Libin. Un camion s'arrête ; nous expliquons rapidement la situation et le chauffeur nous cache dans sa cabine couchette où, confiant, je m'endors pour quelques minutes...

Et, quelques longues minutes plus tard, vers 4h, un de mes compagnons m'éveille, m'annonçant : "Nous sommes à Namur !"

Catastrophe ! 

Une solution : refaire du stop jusqu'à Marche-en-Famene où je pourrais compter une aide civile. Mes deux compagnons embarquent dans un nouveau camion où je ne peux prendre place et, plein d'espoir de trouver bientôt un véhicule... je me tape 7 kms pedibus. Finalement, j'embarque à mon tour et rejoins les deux autres vers 8 heures !

A Marche, nous sommes accueillis à renfort d'omelettes au lard et de café et nous repartons ensuite, cachés dans une petite remorque, derrière des cartons et sous des couvertures. Après quelques kms : contrôle de gendarmerie ! Retenant notre souffle, le cœur battant, nous écoutons et regardons par les fentes, nos ennemis passer à moins de 20 cm, sans nous voir. Ouf, on repart!

A Libin, j'avais contacté un ami, civil, qui nous reçoit à grands renforts de ... café et d'omelettes au lard!! Je téléphone avant tout à notre PC d'escadron pour donner ma position : nous nous trouvions à 15 m. du PC Eni ! Ce dernier était installé dans une école de sœurs. Je m'arrange avec notre hôtesse afin qu'elle "débauche" un officier des Chasseurs Ardennais et qu'elle lui offre un verre. A ce moment, nous sautions dessus et le ligotions. Mais la pauvre dame eut beau "faire le trottoir" elle ne parvint à raccrocher personne. Il faut dire que d'abord, ce n'était pas son "métier", et ensuite , aucune étoile ne passa.

Vers 15h même, tout semblait vide dans la rue. Et, renseignement pris, on sut que les chasseurs Ardennais avaient déserté l'école, sentant les guides trop proches ! J'envoie un de mes hommes aux renseignements. Il se fait passer pour un chasseur Ardennais et demande à une bonne sœur où il doit rejoindre "les autres" ! "Ils sont à Saint-Hubert, dans un garage sans feu". Je renseigne mon commandant, qui me dit d'attendre ici.

Vers 21h, la CV de mon commandant nous charge enfin et nous dépose dans un café au carrefour de Recogne. Là, j'apprends que nous devons rejoindre un peloton pour une attaque de pont. Nous sortons du café, prêts à embarquer dans la 2CV lorsque arrivent droit sur nous une dizaine de jeeps ennemies! Pour ne pas compromettre le commandant, qui était civil, nous filons à pattes à travers champs, poursuivis par une trentaine d'hommes. L'un de nous trois se fait prendre et à deux nous réussissons à atteindre une ligne de sapins sur un des quels nous grimpons à toute vitesse. De notre perchoir, nous regardons, presque à l'aise, nos ennemis qui patrouillent à nos pieds, sans jamais pensez à lever le nez! Une heure plus tard, nous pouvons redescendre ! Direction : le café du carrefour. Mais nous le contournons car il est toujours gardé.

Nous devons donc rejoindre à pied la cache de Freux où nous attendons l'escadron qui avait réussi ses attaques de ponts. Nous y arrivons vers 4h du matin, après être passé près d'un pont gardé par les ennemis et après avoir traversé à la boussole le tout le bois de Bras-Séviscourt où nous avons délogé une troupe de sangliers (mais de vrais! ).

La cache de Freux est une bergerie dépendant d'un château. Nous nous y installons pour DORMIR ENFIN ! Et pas 1/4 d'heure après : un thunder-flash et un cri : "Vous êtes pris !". J'ouvre un oeil et vois toute une compagnie d'ennemis. Un des nôtres me dit : " enlevez vos grades, on vous a fait passer pour un milicien". Et je referme mon oeil car on nous laisse dormir quand même. Un peu plus tard à 7hrs du matin, on nous annonce qu'on va nous conduire au PC des Chasseurs Ardennais et nous nous habillons. Mais pendant ce temps l'un d'entre nous réussit à s'échapper par une porte dérobée et non gardée ( grossière erreur !). Et dans le remue ménage des préparatifs 14 autres parviennent à le suivre sans être vus. J'en faisais partie. En m'échappant, je tombe sur deux sentinelles qui essayent en vain de m'attraper.

Je traverse un bois, arrive dans un village et me cache dans un magasin d'où je téléphone pour instructions. Je dois rejoindre un petit carrefour où l'on me prendra en voiture. Comme un voleur, je longe la rue du village et tout à coup j'entends "pssst ! ". C'était mon adjoint, qui avait également trouvé refuge dans une ferme. Au petit carrefour nous grimpons dans la voiture civile où nous endossons des pardessus. On nous dépose à Chenet, où nous devons trouver deux caches de pelotons.

En trombe, nous rentrons dans la cuisine d'une ferme où nous expliquons tout et demandons une cache. Nos hôtes, tout heureux, nous prêtent leur grange et nous réconfortent de café. Ils nous renseignent une cache éventuelle à Rondu, où nous nous rendons en rampant (2 km en 1 heure ). Là, après deux refus, on nous renseigne un magasin dont le propriétaire possède une maison vide. Chez lui, à peine avons-nous raconté la situation, que 2 Unimogs Eni s'arrêtent. Les hommes pénètrent directement dans le magasin pour fouiller. Nous avions donc été vendus ! Mais habillement, le propriétaire nous cache dans sa chambre et ferme la boutique pour partir dîner chez sa tante. Le magasin reste cependant surveillé par les chasseurs Ardennais, eux mêmes surveillés par nous, de derrière le carreau de la chambre, où nous nous régalions de gaufres et de bière. Finalement ils abandonnent, croyant avoir été l'objet d'une farce. Notre commerçant revient et nous embarque dans sa camionnette pour nous conduire à sa maison vide, que nous acceptons volontiers, puis il nous ramène à la cache de Chenet. Là, je contacte mon commandant pour lui donner les positions et il me dit de me rendre à Grune (tout à fait en dehors de notre secteur) pour chercher l'escadron qui y sera libéré. Il est environ 17h. Arrivé vers 19h30 à Grune, je rassemble les hommes, et en route pour Chenet et Rondu. Nous arrivons enfin aux deux caches vers 4h du matin, morts de fatigue, heureux de pouvoir dormir longtemps, puisque l'attaque suivante n'a lieu que dans la soirée.

Mais à 7h une sentinelle m'éveille : deux gendarmes interrogent les fermiers ! Nous n'avons pas le temps de nous préparer qu'un gendarme arrive et crie : " Haut les mains !" mais in ne s'attendait pas à nous trouver si nombreux et se voit, de suite, entouré de mitraillettes ! Mon adjoint se précipite dehors, pieds nus, pour tenir en respect l'autre gendarme qui avait cependant déjà envoyé un message-radio. Par la force, nous les faisons rentrer dans la grange avec la camionnette et leur faisons contredire leur message : ils n'avaient trouvé que 3 hommes qui s'étaient échappés.

Mais le premier ordre était déjà lancé et les chasseurs Ardennais se dirigeaient vers Chenet. Nous appelons la direction de manœuvres qui envoie des arbitres et pendant ce temps, je fais évacuer mon peloton vers une chapelle dans les bois. Quant au 3 e PL., il se réfugie dans une fermette abandonnée. Les arbitres arrivent, s'occupent des deux prisonniers, mais sont bientôt suvis des ennemis qui trouvent le 3e PL. et pénètrent dans notre ferme. Je suis obligé de me cacher dans la paille, où personne ne me trouve. Tout à coup j'entends dans mon walkie-talkie un appel de mon adjoint : " Je suis entre les vaches dans l'étable. Ou êtes vous? : " J'étais juste au dessus de sa tête ! Il parvient à me rejoindre. Au bout d'une heure nous risquons un oeil au dehors et la fille de la ferme nous fait signe que nous pouvons sortir. J'appelle mon peloton sur leur fréquence et ils me signalent qu'ils sont 17 à la chapelle, dont 3 du 3e PL, ce que je communique à mon commandant d'Escadron. Celui-ci demande de prendre contact avec le chef du 1er Peloton, toujours à Rondu pour préparer l'attaque du radar de Senonchamps. Le soir, les évadés de la chapelle nous rejoignent à la ferme et nous partons vers Senonchamps pour l'attaque prévue pour 22h. A 20h30, nous sommes en place dans un petit bois de sapins à 1km du radar, attendant le 1er Peloton. Quant tout à coup, des coups de feu fusent autour de nous : une fois de plus nous avions été vendus ! Un ennemie crie : " Foutez leur des coups de crosse dans la g..... !". Ce qui refroidit les ennemis eux-mêmes qui craignent en recevoir autant. Et ce qui me donne une minute de répit pour décider, avec mon adjoint, de nous évader. Cette évasion est saluée par des rafales de .50 mais nous fonçons comme des balles et réussissons. Mon peloton est prisonnier, mais le 1er Peloton remplit la mission. Ensuite, posté dans un village, je rassemble tous les survivants de l'attaque grâce au walkie talkie et je les dirige vers Martelange, point final de l'exercice.

Suivirent des voyages de "récupération" vers Chenet-Bastogne-Vielsalm, et le plus dur commençait alors : abrutis par la fatigue il fallait de cette vie sauvage, revenir à la vie civilisée ! Et ce furent : la soupe avec les miliciens au réfectoire à Vielsalm, la douche décrassante, le repas au mess officiers, le retour en Allemagne, le Service-Dress et le dîner de clôture à la caserne, où nous reçumes les félicitations de Chef de Corps, où l'on exhiba ses trophées de guerre et où chacun raconta SON histoire...

Lieutenant Comte Raymond Cornet d'Elzius de Peissant.